Espace sombre.
Le bruit pesant d'une machinerie étouffe la musique en
fond, à peine audible.
Au début c'est vrai, le bruit, il faut s'y faire.
Mais c'est une question d'habitude.
Et puis, quand cela s'arête, à une ou trois heure du mat,
cela
dépend des soirs, quand cela s'arrête donc, tu savoures...
C'est comme une délivrance, une victoire, ce sentiment de plénitude et de maîtrise...
Je me retrouve face à moi-même, et...
Là, commence ma petite vie merdique dans mon « loft en sous-sol ».
Enterré comme un rat mais libre de tous mouvements.
Seul et libre comme l'air de ce ventilateur.
Pas de cloison, pas de portes, pas de salle de bains mais
je peux utiliser les douches des vestiaires à l'étage...
Pas de chiottes non plus mais je peux aussi utiliser toutes les
chiottes de l'étage, alors c'est quand même pas mal.
Bon quand on est ouvert, c'est gênant, il y a toujours du monde, et c'est la queue aux chiottes, c'est un peu chiant
pour ça... »
Enfin, moi j'aime bien quand on est fermé, quand je ne
bosse
pas quoi.
Bosser dans son lieu de vie, enfin vivre sous son lieu de travail...
Enfin, c'est mieux pour se reposer quand on est fermé.
Parfois, la nuit, quand je n'arrive pas à dormir, quand la mélancolie
me rapproche de la mort, je monte, j'allume les lumières
et je me
balade. Alors tout est à moi, je suis seul dans
ce lieu habituellement bondé de monde, de mouvements,
de joie, de sons, d'éclats de
voix, de
musique, de rires...
Là c'est calme, apaisant, feutré, grand et pourtant
si intime... »
Ah, ça y est, la jolie Loola est arrivée.
C'est sa boule là, la mauve là.
Aah Loola, c'est une sacrée belle plante.
Une femme fine douce, rassurante...
Elle sent bon Loola.
Sa boule, elle sent elle, cet arôme, cette essence qu'elle appose
du bout des doigts, sur la peau de son cou.
Oh putain ! Je vois aussi la boule de « Dr mab ».
C'est le disc jockey de l'étage...
A chaque fois qu'elle arrive, comme par hasard ce charognard
fait sa pause...
Il met un cd en boucle et vient faire une ou deux parties, l'enculé !
Bien évidemment, il y a toujours une piste libre à côté de la Douze,
celle de Loola...
La onze et la treize, toujours libres quand elle est là.
Lui sa boule, elle pue !
Elle sent le foutre, elle pue des pieds et aussi l'odeur nauséabonde
d'une chien sale sous la pluie.
L'autre soir, une punaise tournoyait bêtement autour
de mon
ampoule de 75 watts.
Elle a fini par se poser là, juste sur le bord du rail de
la treize.
La boule de « Dr Mab » arrivait
au même moment dit donc...
La punaise, elle s'est approchée, approchée...
Visiblement elle voulait absolument savoir ce qu'il y avait
au fond de
l'un des trous.
Je l'ai à peine aider à y pénétrer, elle y était presque
entière déjà...
Bon, « Dr Mab », il a fait 7, il était déçu.
Il est allé s'asseoir et comme après chaque lancer, il se
refait le coup dans sa tête en se fourrant le doigt -celui de dame Punaise- dans
nez !
Loola, elle ne le regarde même pas et pourtant, elle le voit
qui se cure le tarin comme sur un chantier de fouille archéologique.
Elle, elle enchaîne les strikes, sans chichi, sans manière.
Entre deux coups, elle reste debout, droite, concentrée et détendue...
Sa boule remonte...
Elle la regarde, elle l'enfouit, elle l'empoigne et
l'appréhende d'une
gestuelle naturelle, fluide.
Alors, elle la soutient de l'autre main, la gauche,
et la porte doucement
contre son buste...
Son regard est fixe, perçant, conquérant.
Le lancer est simple, dépouillé :
deux pas,
Pied gauche en appui,
flexion du genou,
balancier du bras droit,
lâché de la boule dans l'axe du corps...
Lâché limpide,
pas d'effet latéral,
trajectoire linéaire...
Impact !
l'impact est destructeur, sec...
Strike, encore un strike !
Parfois, Loola, je lui avance son tour...
Je passe à côté du douze, j'attrape sa boule et je la place
vite, vite
dans le rail central...
Ca lui gagne entre 40 secondes et une minutes...
Par contre, celle du « Dr Mab » elle doit être un peu carré...
Parfois elle reste bloquée deux, trois voir quatre minutes...
Ca l'agace à force, je le comprends...
« C'est quand même strange » me dit-il, étonné que
la 11 et la 13 ne dysfonctionne qu'avec « Sa » boule...
« Elle est mal taillée » lui dis-je. « Tu as une boule carrée, c'est
collector tu sais... ».
Loola, ça lui donne le sourire...
Une fois, le patron m'appelle :
« Angel, il y a là une nouvelle licenciée au club qui voudrait visiter
les machines.
Tu lui expliques tout ça mon p'tit ! Tu veux bien ? ».
« Bah ouais... Pour une fois que ce n'est pas pour visiter la cabine
du DJ...
»
Afin de ne pas paraître mal à l'aise, j'ai fait comme à la télé :
« Bonjour ! Moi c'est Angel, je suis le machiniste ».
« Bonjour ; Je m'appelle Loola. Je viens de m'inscrire et je voulais
voir comment cela se passerait pour ma boule,
en dessous.
J'y tiens énormément vous savez ».
« Oh, Elle sera bien choyée, n'ayez crainte...
Regardez ! J'ai doublé toutes les mousses de protection,
sur tous
rails, regardez...
».
« Ô, c'est super bien fait. Ca a dû vous prendre des
heures ? ».
« Bof ! Une dizaine d'heures par rail, il y a 20 pistes... Mais cela
valait le coup, c'est un parcours de santé pour votre boule, à 20°c
de moyenne, elle remonte en moins de deux minutes, sans aucune
variation de température,
sans choc...
Mon préféré, c'est celui que j'ai fait en premier.
Il a la meilleure mousse, épaisse, charnue. Mais c'était trop beau, le
fabriquant a changé sa gamme avec une nouvelle formule plus
dense, plus compacte et donc plus fine...
Regardez, c'est ce rail-là mon préféré, le Douze.
Le plus confortable, c'est du haut de gamme... »
Loola, elle avait accepté de prendre le thé « chez moi ».
Elle a vu mon pieu, mon bordel, ma gazinière,
mes fringues, mon
armoire...
Elle n'a pas posé de questions, elle souriait, elle avait l'air bien,
détendue,
dans ses yeux transparaissait une sorte
de confiance, un tourbillon
de couleurs symboles de
pureté, comme si elle avait attendu ce moment des
années, comme moi...
Elle m'avait alors dit qu'elle réserverait toujours la Douze...
Ca c'est son p'tit signe pour me dire qu'elle s'en va.
La dernière, toujours dans la rigole de droite, pour me
dire au
revoir...
Bon, bah, voilà...
Vivement qu'on ferme, hein...
Encore une heure...
Après « graissage du 1 à 11 et du 13 à 20 », puis
« nettoyage-graissage complet du Douze ».
Ensuite, je me fais un joint ;
Je monte chier un coup ;
Je prends une bonne douche, d'une heure...
Et puis, au pieu...
Il y a des soirs comme ça, je ne donnerais pas cher pour
me mettre
une balle !...
Demain, ouverture à 16 heures pour les jeunes du club...
Loola viendra à 22 heures, comme tous les samedis.
Elle sentira bon Loola, elle sera encore jolie.
Le samedi, elle fait au moins quarante boules...
Quel bonheur !
C'est bien d'habiter sous son lieu de travail, enfin de
travailler dans
son lieu de vie...
Enfin, vivement demain soir...
Je fais les 100 pas dans mon fortin !..
Putain de bordel de brosses à chiottes en poil de cul.
J'ai les boules putain...
Les boules roulent, glissent, cognent, remontent...
Mas pas de boule mauve à la Douze.
Pas de boules mauve sur aucun des rails.
Elle n'est pas là...
Alors, je fais les 100 pas...
Oh, je fais mon taf, je remets les boules coincées, certes, mais
machinalement, sans y penser, sans y apporter le moindre soin,
sans y prêter une réelle attention.
Il est 23 heures 30, chaque bruit, chaque son, chaque voix
résonne comme pour annoncer sa venue...
Mais elle n'arrive pas Loola ; Elle ne viendra plus...
Peut-être est elle allée au restaurant, au cinéma ou en
boîte avec
des amis ?
Ou peut-être est-elle allée au « Bowling des Milles et une quilles »...
Non, ce n'est pas possible, pas au « 1001 quilles », pas Loola, pas
sa boule...
Là-bas, les rails ne sont même pas doublés !
Pas de protection en mousse pour éviter les chocs :..
Graissage des rails par micro vaporisation automatique !
Ce procédé complètement inadapté projette de fines particules de
graisse sur les boules.
Les joueurs ne s'en aperçoivent pas, mais cela fausse
sournoisement leur lâché...
Moi, j'utilise une burette, ainsi qu'un pinceau de 12' en
poil de
sanglier.
Idéal pour graisser certains roulements inaccessibles
à la burette.
C'est propre !
Si on fait bien attention, on a même pas besoin de chiffon.
Il faut mettre ce qu'il faut mais juste au bon moment...
Pas automatiquement toutes les 12 minutes...
Foutaise le graissage automatique !..
« Angel ! Le stagiaire va finir la soirée p'tit. Monte un peu profiter
du bowling !
».
« Oh, bah vous savez, je peux lui montrer encore au stagiaire... ».
« Non, non, tu lui as tout expliqué depuis ce matin...
Viens p'tit ! Une piste t'a été réservé jusqu'à la fermeture...
La douze
».
« La douze ? Mais je, euh... ». La douze ?...
Mais il y a quelqu'un sur la Douze, ça résonne.
j'entends marcher...
Deux pas, lâché, lancé...
Ô, quel lancé !...
Ca glisse sur le parquet comme sur un coussin d'air...
Impact !
Ouuah quel coup, strike au premier lancé...
Attention : la boule mauve !!!
Je le savais, je le sentais, c'est Loola !
C'est ce soir ! C'est elle !!!
Il y a des jours, je donnerais cher pour pas me mettre une balle...
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